SINE QUA NON
Retour sur une exposition

7 juillet au 31 octobre 2010, musée Bernard d'Agesci, Niort

Œuvres présentées

Sine Qua Non par Jérôme DERVEAUX (fin)

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Jeu des gabarits et des normes, déplacement des repères. Tout est interrogation de l’image. Quelle distance prendre face à elle ? Quels choix opérer pour qu’elle ne nous prenne en défaut ? Quel geste engager pour la générer ?

De fait, on ne peut être passif devant les productions de David Delesalle. Il nous oblige à questionner notre rapport à l’œuvre - mais bien plus encore – aux objets. Il révèle chez le spectateur un vertige formateur mais troublant qui se joue de notre affect en tenant la nostalgie à équidistance des ruptures radicales.

Delesalle est une vigie, il indique les vents et anticipe les écueils. Il épargne, par là même, notre embarcation et sait jeter aux récifs les vedettes dévoilées.

Sa maîtrise technique ne l’oblige plus à rester dans les clous. Il peut se permettre de scarifier les fonds et de ne rendre visible que l’Objet. Cet objet ne nous apparaîtra pourtant qu’à la seule condition que nous soyons en mouvement. Collez-vous le nez aux œuvres et vous ne verrez qu’un puzzle de taches colorées - vives, ternes, bigarrées. Échappez à l’attraction du format et se révèleront à vous : turions, clowns, trains et voie lactée. Notre déplacement est ce qui transpose, en quelques sortes, le parcours instigateur de l’artiste de l’abstraction spirituelle à l’ébauche matérielle de l’œuvre. En nous permettant ce trajet, David Delesalle nous intègre implicitement à l’élaboration de son travail. Bien plus qu’une communion, son œuvre est eucharistique : elle fédère et rend grâce à la perspicacité humaine.

SINE QUA NON

À l’instar de la locomotive qui nous fait songer au jouet tant espéré par nos parents – de la génération des baby-boomers - et conjointement, qui induit cette époque folle durant laquelle la France s’est mise à découvrir l’essor commercial de la vitesse et à repousser les contours de son territoire, Delesalle nous jette au visage une contemporanéité fulgurante et tapageuse qui masque mal la tristesse de notre agonie. Mais, si Icare a inspiré des générations de peintres, il est moins certain que Le Concorde ne fasse l’objet d’une quelconque représentation artistique – fut-il spectaculairement flamboyant11 !
Nous croyons posséder les Choses, mais de toute évidence, ce sont elles qui nous possèdent : le clou domine par son échelle l’espace du spectateur, comme le Playmobil impose sa stature, la locomotive sa vitesse. Il en va de même de la Chose réelle : nous n’échappons plus aux laisses modernes que sont les téléphones cellulaires et autres ordinateurs portables qui permettent à chacun d’entre nous de se donner l’illusion d’être les maîtres du temps alors que nous n’en sommes que les esclaves dupés. Jamais l’Homme n’est allé aussi loin dans les confins de sa propre servitude. Jamais pourtant il ne s’est éloigné autant de la réalité. Jamais non plus il ne s’est investi à une telle hauteur dans l’art des virtualités.


Doit-on croire, dès lors, que David Delesalle est en train de réinventer de nouvelles Mythologies ? En guise de re-création, peut-être sera-t-il le premier à reproduire l’image du Concorde en feu puisque « chaque objet du monde peut passer d’une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l’appropriation de la sociét  »12. Sans doute faut-il se préparer à ne vivre l’art que par l’événementiel, la démarche de l’artiste ne se confondant qu’en une succession d’effets de communication.
En faisant le choix d’une technique « ancestrale », Delesalle fait barrage à cette déliquescence. Il oppose à l’exhibition de l’objet d’aujourd’hui le temps lent et chronologique de l’élaboration au rythme évident de l’homme. Il conserve le contrôle de la chaîne de production et se joue des temps imposés. En se tenant à distance de la temporalité de l’objet qu’il ausculte, cet artiste ancré dans l’époque, abrège la crudité de l’image initiale du motif pour ne nous livrer que le spectre essentiel du sujet.
Pas de flonflon, pas de monstration publicitaire ; l’activité principale de David Delesalle est juste de rendre publique la régénération d’un art figuratif de l’objet.




11. Référence au crash de Gonesse, en région parisienne, le 25 juillet 2000, qui fut le premier et unique accident mortel du fleuron de l’aéronautique franco-britannique - Le Concorde – et signa la fin de son exploitation commerciale.
12. Roland Barthes : Mythologies, p. 216, 1957, Éditions du Seuil, Paris.