Art Roman en Poitou-Charentes : sources

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A. L'Antiquité

Les « influences inspiratrices » selon la jolie formule de René Crozet, l’historien de l’art roman en Poitou et en Saintonge sont diverses. Les artistes ont puisé à différentes sources leurs inventions.

Frontons des façades des églises, chapiteaux, frises, stèles reliefs, tombes attestent de la continuité entre l’antiquité et le Moyen Âge surtout dans le vocabulaire ornemental.

La région a la chance de conserver encore aujourd’hui beaucoup de monuments gallo-romains. À l’époque où les églises romanes se construisaient il devait y en avoir encore beaucoup plus. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ils aient pu servir de modèles.

L’influence de l’antiquité se fait plus particulièrement sentir dans le vocabulaire ornemental. La feuille d’acanthe interprétée, transformée, « triturée » couvre de très nombreux chapiteaux.

Les artistes ont également été inspirés par des schémas iconographiques. À Melle un tireur d’épine se voit à l’église Saint-Pierre et une chasse au sanglier à Saint-Hilaire.

Le musée de Poitiers conserve dans ses collections un bas relief représentant un évêque bénissant dans une niche. Il est très proche des personnages représentés sur les stèles ou les autels antiques dont le même musée présente des exemples. La technique de sculpture associant la taille en méplat et en réserve à la ronde bosse est la même ; la composition et l’intention iconographique sont également identiques.

B. Le pré-roman

Il est peu de régions qui conservent encore un patrimoine bâti (Ligugé, baptistère Saint-Jean et hypogée de Mellebaude à Poitiers, crypte de Saint-Maixent pour ne citer que les plus prestigieux),  des sculptures, des peintures et des objets mobiliers de l’époque pré-romane du IVe au XIe siècle en aussi grand nombre. Ils attestent l’abondance de la production de ces époques du haut Moyen Âge.

Cette abondance de la production locale antérieure à l’époque romane nous prouve que la production artistique de la région a été continue entre l’époque gallo-romaine et le XIe siècle. Les artistes romans créent un art nouveau à partir d’un substrat culturel riche qu’ils s’approprient et transforment. Un objet roman ne peut pas être pris pour une création romaine ou orientale; le traitement n’est jamais le même.

Les techniques et les motifs iconographiques sont si imprégnés de l’art mérovingien qu’on a pu attribuer ce poignard en os découvert dans le sol de Poitiers à cette haute époque. Pourtant l’habillement, l’armement et l’attitude du cheval sont purement romans.

Les sculpteurs s’approprient des morceaux de sculptures antérieurs et les introduisent dans le décor des édifices. À Saint-Hilaire de Poitiers, dans le parement extérieur du bras nord du transept un relief représentant des clercs sous une arcade portant des instruments liturgiques datant sans doute du milieu du Xe siècle a été complété par une autre série de clercs sous arcades de l’époque romane.

C. L'Orient

L’art de la Perse, de la Mésopotamie a été connu surtout par les riches étoffes et les objets précieux qui enrichissent les trésors des églises et les tombes des riches seigneurs. Cette grammaire ornementale dont les arabes ont  transmis les motifs enrichit également les manuscrits et les peintures.

La représentation de lions affrontés que l’on rencontre si souvent provient d’une tradition orientale. Elle est traitée de façon très décorative en courbe et contrecourbe. Le sculpteur a quelquefois éprouvé le besoin d’écrire que ce sont des lions « leones » pour rappeler leur signification morale : le châtiment qui attend le chrétien s’il se laisse tenter par le pouvoir du diable. On les trouve sur des chapiteaux un peu partout dans la région.

Le superbe lion en ronde bosse provenant du clocher nord de la cathédrale d’Angoulême présente un masque grimaçant, des babines retroussées, une crinière en grosses volutes, des pattes griffues, un corps tendu prêt à bondir qui le rapprochent des bronzes et des représentations peintes d’Extrême-Orient.

Les influences orientales s’expliquent facilement. Les ducs d’Aquitaine ont participé activement à la reconquête de l’Espagne musulmane aux XIe et XIIe siècles : une allusion à la prise de Daroca (1128) contemporaine de la construction de la cathédrale d’Angoulême figure sur sa façade sous la forme d’un épisode de la Chanson de Roland où l’on voit le païen Marsile vaincu par le neveu de Charlemagne.

Le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle a contribué à faire connaître l’art mozarabe. Son rôle est aujourd’hui minimisé par les historiens. Néanmoins le plus célèbre des guides du pèlerin a été rédigé par le poitevin Aimery Picaud, de Parthenay-le-Vieux. La via Turonensis, celle de Tours passait par Poitiers, Melle,  Saint-Jean-d’Angély, Saintes, Pons…

Les portails à frontons polylobés que l’on voit à Celle-sur-Belle, Montbron, Saint-Maixent et Saint-Médard de Thouars ne sont pas sans rapport avec l’art musulman d’Afrique et d’Espagne mozarabe.

D. La littérature

Les textes religieux ont également été instigateurs d’images. Les psaumes attribués au roi David ont inspiré la représentation de ce cerf en ronde bosse qui est une fontaine. Il est une allusion au psaume 42 dans lequel le cerf est l’image de celui qui aspire au baptême.

Il est bien évident que les scènes historiées figurant sur les chapiteaux et à l’extérieur des églises sont la transcription de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Les auteurs anciens étaient connus, lus et étudiés dans les écoles où l’on enseignait le trivium qui regroupe les disciplines littéraires: grammaire, rhétorique, dialectique, et le quadrivium qui regroupe les disciplines scientifiques : arithmétique, géométrie, astronomie, musique. Le poème d’Aratos (1ère moitié du IIIe siècle av.J-C) sur les corps célestes (phainomena) en se fondant sur l’œuvre de l’astronome Eudoxos est un traité astronomique décrivant les zodiaques qui figurent dans la peinture et la sculpture en association avec des scènes des travaux des mois.

La Psychomachia de Prudence, auteur chrétien du Bas-Empire, inspire les nombreuses représentations des combats des vices et des vertus que l’on voit sur les voussures des portails de la région.

La littérature contemporaine, recueils de sermons, théâtres liturgiques, légende dorée, Étymologies d’Isidore de Séville, bestiaires sont la source de l’iconographie des histoires racontées, de la faune et de la flore.

Les bestiaires apparus dans la chrétienté dès le IVe siècle reprennent des descriptions du Physiologus ouvrage rédigé au IIe siècle.  les représentations d’animaux réels ou imaginaires qu’ils décrivent servent de prétexte à des commentaires moraux. Saint Bernard ne croit pas en leur valeur symbolique et prêche contre leur représentation qui distrait de la prière.