Alienor.org, conseil des musées. Retour sur une exposition / Monique Tello : ... L'écriture cartographique de Monique Tello...
 Monique Tello
Chemins primitifs

... L'écriture cartographique de Monique Tello...

Alberto Manguel – traduit de l'anglais par Christine Le Bœuf - deuxième page


 
 

Pour les Chinois d’autrefois, le monde coïncidait avec l’idée que nous nous en faisons, pas avec les noms que nous lui donnons. “Tout ce que nous sommes est le résultat de notre pensée”, proclamait le maître bouddhiste Hui-neng. Dans le domaine chrétien, en revanche, le monde coïncide avec le mot, métaphore imbriquée qui, bien que ses sources soient mésopotamiennes, fut fixée par des poètes juifs aux alentours du sixième siècle avant J.-C.

Pourquoi le mot plutôt que la pensée ? à la différence des Chinois, les anciens Juifs ne possédaient pas (en général) de vocabulaire apte à exprimer des idées abstraites et préféraient souvent utiliser des noms concrets comme métaphores de ces idées plutôt que d’inventer de nouveaux mots pour de nouveaux concepts, conférant ainsi à ces noms un sens moral et spirituel. Ils empruntèrent donc, pour la notion complexe de vivre consciemment en ce monde en tentant de tirer du monde une signification, l’image du volume contenant la parole de Dieu, la Bible ou “les Livres”. Et pour l’étourdissante réalité de la vie, ils choisirent l’image de la route parcourue. Ces deux métaphores – le monde comme un livre et la vie comme une route – avaient l’avantage d’être d’une grande simplicité et d’avoir leur place dans l’imagination populaire. Et le passage de l’image à l’idée (ou, comme l’aurait formulé mon vieux manuel scolaire, du véhicule à la substance) peut donc s’effectuer en douceur et naturellement dans l’esprit du public. Vivre, c’est dès lors voyager dans le livre du monde, et lire des mots ou des images, c’est vivre, suivre un chemin dans le monde proprement dit. “Prends note de la vision, dit Dieu au prophète Habaquq, et explicite-la sur des tablettes, afin qu’il puisse courir, celui qui la lira.”

Pages, paysages, chemins, l’œuvre de Tello en est pleine. Mais si elle “prend note de la vision”, ce n’est pas en tant que scribe d’un ordre divin, ni comme l’instrument de son instrument. Elle semble suivre plutôt les injonctions avancées au onzième siècle par le peintre chinois Kuo Hsi : “L’artiste doit être maître et non pas esclave du pinceau. Il doit être maître et non pas esclave de l’encre. Encre et pinceau sont choses triviales, mais si un artiste ne s’en sert pas en toute liberté, comment s’attendre à ce qu’il parvienne au sommet de sa virtuosité ? La maîtrise complète n’est pas difficile à atteindre. Pour citer un exemple bien connu, on trouve une juste analogie dans la calligraphie. On a dit que Wang Hsi-chih aimait les oies parce qu’il aimait le mouvement gracieux de leurs cous, qui lui rappelaient les gestes faits avec son pinceau par un artiste qui, se servant de son bras à la perfection, écrit des lettres et des caractères.”

 

Cette liberté-là, cette dextérité, cette grâce sont manifestes dans l’art de Tello. Résigné dès lors à une narration visuelle intraduisible, le lecteur-spectateur est incité à s’avancer dans l’œuvre par une irrésistible sensation de mouvement qui inscrit cette œuvre dans une esthétique très différente du conceptualisme contemporain. Dans certaines cultures imagistes (telles que la chinoise ou l’islamique), la métaphore du monde comme un livre est recouverte par celle de la vie comme une lecture, le fait de vivre associé à celui de se déplacer dans le monde ou sur la page en quête d’un sens au bout du compte inaccessible. C’est ainsi qu’au douzième siècle, le voyageur arabe Ibn-al Arabi écrivait : “L’origine de l’existence est le mouvement. L’immobilité ne peut y avoir part, car si l’existence était immobile, elle retournerait à sa source, qui est le Néant. C’est pourquoi le voyage n’a jamais de fin, ni en ce monde ni dans l’au-delà.”

 

En ce sens, nous qui regardons les tableaux de Tello, nous nous déplaçons d’une toile à l’autre tels des aventuriers blasés pour qui l’expérience pratique de la traversée de l’espace et du temps est chargée à la fois de notre ahurissement devant la rapidité d’évolution des traits et de la frustration de notre attente d’une signification ; tels aussi des amateurs d’art traditionnels cherchant dans l’œuvre des miroirs de notre propre expérience intellectuelle et affective. Nous sommes emplis d’un sentiment de transition, de passage, teinté d’une disposition à nous laisser surprendre, réconforter et mettre au défi. Nous sommes déjà venus ici, disons-nous, mais voilà qu’ici n’est plus le même. Tello l’a transformé. Nous ne pouvons rester en place. L’endroit, désormais, est enchanté.


 
 
 

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