Alienor.org, conseil des musées. Retour sur une exposition / Monique Tello : ... L'écriture cartographique de Monique Tello
 Monique Tello
Chemins primitifs

... L'écriture cartographique de Monique Tello

Alberto Manguel – traduit de l'anglais par Christine Le Bœuf - dernière page


 
 

Pour les contemporains de Dante, l’image du lecteur ou du spectateur en pèlerin était porteuse, dans l’ensemble, d’une connotation active et positive. Lire des mots ou contempler des images était un labeur bénéfique, s’il était dirigé vers un juste objectif et exécuté dans l’esprit convenable, permettant à l’intelligence de comprendre ce dont on avait eu l’intuition par amour. Tous les humains étaient en principe voyageurs (ce qui pourrait être la raison pour laquelle, dans la tradition biblique, Dieu préférait les offrandes du berger nomade Abel à celles de l’agriculteur sédentaire Caïn, et punit celui-ci, après son crime, en le condamnant à errer à son tour). Mais cette interprétation comportait de nombreuses nuances. Le lecteur qui se consacrait à l’exploration d’un texte ou d’une image possédait les qualités d’un explorateur, un navigateur intrépide qui pouvait soit, comme Jason, accomplir un juste dessein et rapporter chez lui la Toison d’Or, soit, tel l’Ulysse de la Divine comédie, ne poursuivre qu’un but téméraire, en une “course folle” et sans retour. Le voyage pouvait encore être un châtiment, comme dans le cas du Juif errant qui, selon la légende médiévale, est condamné à errer sur terre jusqu’au Second Avènement pour avoir refusé un instant de repos au Christ qui portait la Croix devant son seuil. Ainsi les lecteursvoyageurs pouvaient-ils être récompensés de leurs efforts ou punis pour leur audace. Pour les contemporains de Dante, le voyage reflétait avec précision cet acte essentiel qu’est la vie, d’une durée inconnue, périlleuse et souvent amère, chargée de tentations mortelles. “Je suis un étranger sur terre, un passant, comme tous mes ancêtres, un exilé mal à l’aise dans cette brève existence”, écrivit Pétrarque dans l’une de ses lettres, un demi-siècle à peine après le voyage de Dante. Celui qui voyage dans l’œuvre de Tello répète cette épiphanie de Pétrarque.

Pour notre part, nous autres, contemporains de Tello, nous ne portons plus en nous le sentiment constant du caractère transitoire des choses, en tout cas pas d’une façon aussi essentielle que Pétrarque et Dante. Tout, dans nos sociétés, nous incite aujourd’hui à nous prendre pour des créatures quasi immortelles, à l’abri dans un présent éternel et dont toutes les activités (y compris la lecture) doivent être conclusives en un sens absolu. Nous ne nous fions qu’aux certitudes. Le changement n’est pour nous qu’un saut d’un instant à un autre sur lequel l’instant précédent ne projette pas d’ombre. Une si persistante instantanéité nous convainc que nous n’existons qu’ici et maintenant, dans le cercle, quel qu’il soit, où nous pouvons nous trouver, sans nous sentir redevables au passé, sans chevauchement de l’expérience, sauf en tant que vaniteux avant-poste du progrès. Cela crée pour nous l’illusion d’un présent continu, saisi dans l’emblème de l’écran scintillant toujours ouvert devant nous et qui suggère que, puisque nous avons confié notre mémoire à une machine, nous pouvons négliger le passé dans toutes ses manifestations (bibliothèques, archives, les souvenirs de nos aînés, notre propre capacité de nous rappeler) et rejeter ainsi les conséquences de nos actes. Si lire ou regarder des images constitue aujourd’hui une façon de voyager, ce n’est qu’au sens d’un passage de lieu en lieu en dehors du temps, en ignorant les différences de latitude et de longitude, en nous persuadant que tout se passe pour nous et sous nos yeux, et que nous pouvons toujours être informés de tout ce qui se passe, où que nous puissions nous trouver. Cees Noteboom a fait observer que “quiconque voyage sans cesse est toujours ailleurs et, par conséquent, toujours absent”, et cite avec désapprobation la phrase de Pascal selon laquelle “le malheur du monde s’enracine dans le fait que les humains sont incapables de demeurer dans une pièce pendant vingt-quatre heures”. Tello paraît d’accord avec Nooteboom et propose au spectateur un déplacement continuel, une alternative constante à l’enracinement dans le présent. La résignation nous est interdite.

On avance dans la peinture de Tello comme on avance dans le monde, en passant de la première à la dernière image au travers du paysage qui se déroule, parfois à partir du milieu, parfois sans atteindre la fin. L’expérience intellectuelle de ce voyage dans la peinture devient une expérience physique, qui fait appel au corps entier. Les images à venir promettent un point d’arrivée, un chatoiement sur l’horizon ; celles qu’on a déjà vues offrent une possibilité de remémoration. Et, dans le présent de l’image qu’on a devant soi, on existe en suspens dans un instant sans cesse changeant, une île de temps qui miroite entre ce que l’on sait des couleurs et des formes et ce qui reste à venir. Toute personne qui regarde un tableau de Tello est un voyageur en chambre.

 

Pour nos ancêtres, nous l’avons dit, la lecture de mots ou d’images était une façon de lire le monde et servait à les assister sur la voie de la révélation, en stimulant leur curiosité et leur conscience. Ils savaient aussi qu’à un moment donné l’utilité de leur tâche devrait avoir une fin car, ainsi qu’il en va de tout texte ou tableau que nous qualifions de grand, la compréhension ultime doit nous échapper à jamais. Cette promesse d’une chose qui se trouve dans le futur mais ne sera jamais totalement atteinte, tel est le cadeau qu’offre Tello à son public reconnaissant.

 

 
 
 

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