Jetons de trictrac romans

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Introduction : le trictrac, ancêtre du backgammon

Si les jetons de trictrac, que nous présentons dans cet article, offrent un témoignage de la vie quotidienne et ludique des 11e et 12e siècles, on trouve trace de ce jeu de plateau dès l'antiquité.
Associant hasard – par l’emploi de dés – et tactique, le trictrac oppose deux joueurs disposant chacun de quinze jetons ou « dames » qu’ils déplacent sur un plateau, « table » ou « tablier » orné de vingt-quatre cases de forme triangulaire ou « flèches ». Nous n’entrerons pas dans une explication des règles de ce jeu, elles font déjà l’objet d’articles sur bon nombre de sites consacrés aux jeux de sociétés.
Fréquemment associé aux échecs dans les écrits médiévaux, le trictrac (dont le nom provient du bruit des jetons sur la table) a connu son apogée entre la fin du 10e et le 12e siècle. Par l’étude du contexte de nombreuses fouilles, il apparaît que les joueurs appartenaient aux classes militaires sinon aristocratiques de la société médiévale.

Au 19e siècle, le trictrac est supplanté par l’apparition de nouveaux jeux d’apparences similaires : le jacquet d’origine française et le backgammon d’origine anglo-saxonne mais aux éléments, aux règles et aux buts différents.

 

Matériau : le bois de cerf

Le matériau utilisé, nous verrons qu'il s'agit la plupart du temps de bois de cerf, a été souvent mal identifié et fut la cause de nombreuses erreurs chez certains auteurs du siècle dernier ; il importe donc de faire ici la mise au point qui s'impose.

Le bois de cerf, matière osseuse, est un matériau facile à identifier pour quiconque a observé de près ces animaux et leur ramure. Chaque musée d'histoire naturelle en présente des échantillons et la plupart des musées archéologiques en possèdent des fragments, parfois des bois complets, provenant de sites gallo-romains. Ce matériau a été en effet très souvent exploité dans l'antiquité dans différents buts : tabletterie, phalères, etc...

Les bois des cervidés présentent tous les caractéristiques suivantes qui leurs sont propres. À la base de la ramure et faisant la transition avec l'os du crâne, on remarque la meule, partie discoïde plus large que le reste de l'andouiller et présentant de nombreuses perforations et aspérités sur son pourtour. Cette partie, composée d'os très compact, sauf sur l'extérieur, a souvent été exploitée après avoir été débitée sous forme de disques et équarrie ; c'est pour cette raison que de nombreux objets présentent des perforations souvent irrégulières subsistant sur la partie externe et faisant croire à des trous de fixation dus à la main de l'homme. En fait, ces perforations sont des canaux d'irrigation orientés verticalement et permettant la repousse rapide des ramures chaque année. Au moment de leur croissance, les bois sont recouverts d'une peau veloutée qui cache les vaisseaux sanguins logés dans ces canaux dont une partie devient visible lorsque la peau, ou velours, tombe à la fin de la croissance annuelle en laissant l'os à nu. C'est ainsi que s'expliquent les trous disposés irrégulièrement sur le bord des pions de jeux présentés ici. Autre détail important, d'origine identique : la partie centrale de ces rondelles osseuses présente de minuscules canaux qui ont contenu également des vaisseaux capillaires. Leur densité, plus faible dans la partie inférieure du bois devient importante ensuite et rend l'os difficilement exploitable puisque spongieux. Contrairement aux autres os du squelette, la ramure du cerf n'est jamais creuse à l'intérieur.

Origines des jetons

Les jetons que nous présentons ici, issus des collections du musée du Donjon de Niort et du musée Sainte-Croix de Poitiers, proviennent essentiellement du site de Curzon (Vendée) à l’exception d’un jeton découvert sur le site de Longeville-sur-mer (Vendée), de celui découvert sur le site de Poitiers (Vienne) et d'un dernier à la provenance incertaine (probablement Le Bernard, en Vendée).

1. Curzon (Vendée) :

Douze jetons furent trouvés dans un souterrain, en 1863, neuf d'entre eux ont été recueillis par l'abbé Baudry, archéologue à Le Bernard (Vendée). À la mort de ce dernier, cinq ont été acquis pour le musée du Pilori à Niort par la Société de statistique des Deux-Sèvres.
Fort heureusement, ces objets avaient été publiés par l'archéologue dès 1864 et c'est ainsi que nous connaissons, grâce à des dessins précis, les autres jetons qui semblent avoir disparu depuis.
Les cinq exemplaires de Curzon ont des diamètres allant de 4,6 cm à 5,8 cm.
Tous ces jetons, débités dans des bases de bois de cerf, présentent le point central laissé par le compas ayant servi à les tracer. Les motifs sont toujours figurés en méplat et la profondeur des creux dépasse rarement deux millimètres. Quelques détails sont finement gravés mais l'ensemble du travail n'atteint pas l'illusion de relief. À remarquer les nombreux trous, d'origine naturelle, dont il a été question.
Ils furent datés du 11e siècle par l'abbé Baudry et c'est aussi l'époque proposée par d’autres auteurs (cf bibliographie).

2. Longeville-sur-mer (Vendée) :

D'un travail très proche des précédents, ce jeton en os de cerf, d’un diamètre de 4,2 cm représente une oie, qui semble se lisser les plumes du dos, entourée par un cercle denté.

3. Provenance indéterminée, peut-être Le Bernard (Vendée) :

Ce jeton, d'un diamètre moyen de 5 cm, est orné d'un cervidé. Réutilisé comme fusaïole, il présente une perforation centrale.

4. Poitiers (Vienne) :

Jeton, d'une facture très soignée, en bois de cerf, représentant un griffon ailé, entouré d'un cercle de perles. Il porte la trace de la pointe d'un compas. Diamètre : 5,3 cm.
Trouvé en 1838 lors des travaux de construction du couvent Sainte-Croix de Poitiers, l'actuel musée.

On remarquera que plusieurs exemplaires de Curzon, mais aussi celui de Longeville-sur-mer sont colorés en vert. Ce détail, qui avait semblé accidentel à l'abbé Baudry, nous paraît plutôt correspondre à une volonté de distinguer deux séries de couleurs différentes, à l'image des jeux de table encore en usage de nos jours.
Si le contact d'objets en cuivre ou en bronze peut donner une telle coloration par diffusion des oxydes, il aurait fallu que ce phénomène, connu par ailleurs, se reproduise à l'identique dans trois sites différents. Or ces jetons colorés ne portent aucune trace d'oxydes métalliques et la coloration en est homogène. Deux jetons de Curzon sont totalement blancs, ce qui exclurait l'hypothèse d'une coloration accidentelle pour les autres avec lesquels ils furent trouvés.

Un exemple d’illustration d’époque : le décor de la tombe de Javarzay

La publication de ces objets n'aurait peut-être pas été faite par nous si l'examen détaillé d'une tombe romane du musée du Pilori ne nous en avait donné le prétexte. En effet, c'est en étudiant la belle tombe en bâtière de Javarzay (commune de Chef-Boutonne, Deux-Sèvres), datable de la seconde moitié du 12e siècle que nous avons constaté la présence de ce que nous croyons être un jeu de trictrac.

Les scènes qui figurent sur les deux faces de ce tombeau illustrent les plaisirs d'un couple seigneurial s'adonnant à la chasse à courre, à l'épervier et à l'arc. Près de l'une de ces scènes, parmi des motifs végétaux qui l'isolent, un autre personnage se penche sur ce qui semble bien être un jeu de table, carré, bordé de motifs triangulaires. Malgré quelques mutilations, on remarque dix-sept petits disques ornés de motifs géométriques, disposés par trois, sur deux zones. Entre chaque groupe de pions, on remarque des motifs triangulaires hachurés qui sont ceux de notre jeu de trictrac. Le dix-huitième pion était tenu par le personnage, dont le bras a disparu, en laissant cependant une trace très nette. Il s'agit là de l'une des très rares figurations détaillées de ce jeu pour le 12e siècle.

Bibliographie

Gendron Ch, « Jetons et jeu de table romans au musée du Pilori de Niort et dans l'Ouest », Bull. Soc. hist. et sc. des Deux-Sèvres, 2e série, t. XII, 1979, n°1

Baudry (abbé), « Notice sur des tessères du XIe siècle trouvées à Curzon (Vendée) », Bull. Soc. Ant. Ouest, 1864

Sanquer R, « Chronique d’archéologie antique et médiévale », Bull. Soc. Arch. Finistère, CIV, 1976

Goldschmid A, Die Elfenbeinskulpturen…, t. III, Berlin, 1918

Breuillac É, Girard G, Catalogue du Musée lapidaire, Niort, 1913

Tardy Les Ivoires. Évolution décorative du 1er siècle à nos jours, 2 vol., Tardy, Paris, 1972-1977

Article : Bourgeois L, « Pièces de jeu et milieu aristocratique dans le Centre-Ouest de la France (10e-12e siècles) », Aquitania t. 18, 2001-2002

Article : de La Mure M-H, Minault-Richomme E, « La règle du jeu, tradition du livre et patrimoine écrit », Art & métiers du livre n° 250, octobre-novembre 2005

Catalogue d’exposition : Objets archéologiques,  Abbaye Saint-Julien, Tours 1977. Exposition organisée par la Laboratoire d’archéologie urbaine de Tours.

Catalogue d’exposition : La France romane, au temps des premiers Capétiens (987-1152), musée du Louvre, Éditions Hazan, Paris, 2005 (pages 192 à 195)